samedi 23 août 2008

LES VOYAGES OUTRE-MER DU CURÉ CORBEIL

(IV)

La croisière de 1925

Première escale : les Açores

Après six jours passés sur l’Atlantique, Eugène Corbeil et les frères Pagé descendirent du Providence dans l’île de Saint-Michel, dans l’archipel des Açores.

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Causerie du 10 mai 1925 (deuxième tranche)

« On les appelle ‘Açores’, mot portugais qui veut dire faucon. Les oiseaux de proie abondent dans ces pays tourmentés dont les montagnes, très hautes, sont des arêtes de rochers formés par d’anciens volcans. Le Pic de Pico a 7 000’ de haut; sa crête est couverte de glace et de neige. Il a l’aspect d’une haute pyramide toute blanche. Le soleil se montre pour la première fois en cette fin du jour pour dorer ce sommet majestueux et pour nous faire jouir d’un des spectacles les plus grandioses que l’on puisse voir.

Mais la nuit vient rapidement et on nous annonce que le lendemain, au lever du soleil, nous serons en rade de la principale ville des Açores, la ville de Ponta Delgada. De bonne heure, nous sommes sur le pont. Le navire est à l’ancre dans une baie autour de laquelle s'échelonne la jolie ville. Tout autour du bateau, il y a des barques chargées de toutes sortes de bagatelles que viennent nous offrir les naturels du pays. Nous voyons aussi une multitude de beaux poissons qui viennent à fleur d’eau se régaler des déchets que leur a jetés le cuisinier du navire.

Puis, nous connaissons les ennuis d’un débarquement en pays étranger. Il faut faire venir les passeports, remplir des formules, etc. Enfin, toutes ces formalités étant remplies, nous pouvons descendre dans des barques qui nous conduiront à terre. Notre excursion différera de la majorité du groupe. Moyennant une légère rétribution, nous ferons une belle randonnée à l’intérieur du pays. (C’est mon ami Henri Pagé qui a tout organisé pour cette excursion, comme d’ailleurs il organisera toutes les autres courses spéciales que nous ferons. Croyez-moi, il organise magnifiquement, comme on dit dans notre cher pays : « C’est sa ligne. » Nous le suivons donc en toute confiance et nous n’avons qu’à nous féliciter. »

FURNAS

« Nous partons donc en automobile, magnifique auto Cadillac, une limousine et un bon guide, nous allons à 50 kilomètres à l’intérieur du pays; tout d’abord, il faut vous dire que les Açores sont une terre volcanique; les volcans ont fait surgir au milieu de la mer, des îles. La terre est très fertile mais les montagnes se sentent de la colère des éléments. »

Corbeil et ses deux compagnons de voyage latuquois,
Henri et Philias Pagé,
dans l'île de Saint-Michel .
Photo aimablement prêtée par
Alice Lamothe Lilley.

« Il y a de ravissantes vallées où pousse la plus belle de toutes les végétations, la végétation équatoriale. Là, ils ne connaissent pas l’hiver, ils ont du beau soleil et jouissent perpétuellement des fleurs. Nous avons devant nous l’immense Atlantique et, tout au pied de la montagne, des champs de verdure où l’on cultive d’une manière particulière les ananas. Il y a de grandes fougères, des palmiers et, tout en admirant ce merveilleux décor, nous filons toujours, montant dans un petit village qui se nomme Fournas. Pour y arriver, nous côtoyons la mer, des lacs, des résidences d’été qui sont très riches et très belles, et, tout le long de la route, nous voyons des fleurs de toutes sortes; nous arrivons enfin à la bourgade de Furnas. C’est un petit village de 2 500 habitants, la population est paisible, laborieuse; elle vit de peu et fait songer aux anciens peuples. On peut remarquer spécialement à cet endroit une source d’eau chaude; chaque soir à cette altitude, en bouillant il s’échappe une vapeur qui couvre les montagnes environnantes et, à quelques pas, c’est-à-dire, à 5 ou 6 pieds, il y a une source d’eau glacée.

Le pays des Açores est peuplé par les Portugais. C’est pourquoi beaucoup connaissent ce qui se passe dans les pays européens. Ils ont un costume particulier, fait de toile du pays; les dames ne connaissent pas les modes : elles ont de grands manteaux à capuchon. Ce sont là leur toilette. C’est un peuple très intelligent, très hospitalier et très empressé à nous rendre service. Nous avons beaucoup de plaisir à les voir autour de nous, vaquant à leurs affaires et surveillant pour voir s’ils ne pourraient pas nous rendre quelques services.

Ils ont pour curé, un enfant de la paroisse, là depuis 20 ans. Ce dernier fut instruit par un seigneur portugais, le comte de Montfort. C’était un homme sage, évidemment, qui possédait une immense fortune et qu’il employa pour la construction d’un parc, lequel mesure environ 20 milles de diamètre. Nous y trouvons des plantes de toutes sortes; des allées majestueuses y furent bâties et ce parc a pour panorama une gorge de montagne. Dans un autre endroit se trouve une grande allée de fougères qui mesure de 20 à 30 pieds. Ces fougères tombent sur la tête en parasol. On arrive ensuite sur une terrasse par une ouverture très étroite et, à 30 ou 40 milles de là, se trouve une gorge. C’est ainsi que tout [au long de] notre parcours, nous cueillons des roses, des lys et des violettes et un nombre incalculable de fleurs multicolores. »

Route vers Povoação, une commune de l'île de Saint-Michel, dans l'archipel des Açores. Carte postale, non annotée, rapportée par Corbeil.

« Le propriétaire est parti après avoir construit ce parc merveilleux. C’est encore de là que sortent des sources mystérieuses qu’il a canalisées pour les mettre dans ses états, ce qui donne l’idée que c’est peut-être un coin de paradis. Ce seigneur a consacré 40 ans de sa vie à construire un jardin, un parc; il y employa toute sa fortune et, quand il mourut, l’enfant qu’il avait élevé et qui est maintenant curé de la paroisse, hérita de ses biens; c’est dans ses bras qu’il est mort. Ce prêtre possède encore sa cure, mais le comte n’y est plus et ses héritiers n’ont pas les moyens d’entretenir la propriété. C’est véritablement une merveille; en tout cas, nous avons beaucoup joui de ce voyage et ce qui est très impressionnante, c’est de dire : « Un homme a consacré 40 ans de sa vie et sa fortune à faire de la beauté. » Nous revenons donc de cette délicieuse promenade par la même route admirable.

Nous revenons pour pouvoir visiter la ville de Ponte Delgaden; là se trouvent le siège du gouvernement, l’évêché. Il y a de belles églises; les parcs sont de toute beauté, et, vous me direz, c’est bien facile de les faire ainsi avec une terre pareille, nous n’avons qu’à les émonder un peu pour avoir un magnifique jardin! Après avoir admiré ces merveilles, nous continuons notre croisière. »

Entrée du parc visité par Corbeil à Furnas, dans l’île de Saint-Michel,
aux Açores. Carte postale, sans annotation, rapportée par lui.

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Toute première carte adressée d'outre-mer par Corbeil à ma tante Éliane, sa secrétaire. Postée des Açores, peu de temps après que le curé fut descendu dans l’île de Saint-Michel, elle porte le cachet postal de l’archipel et celui du Providence. Dommage que ma passion philatélique de l’époque, j’étais une enfant pressée d’augmenter sa collection de timbres, m’ait conduite à commettre cette mutilation irréparable… On y distingue tout de même ce qui reste d’un des timbres du Portugal. À noter le tutoiement et l’usage du français (en imprimé, à l’égal du portugais), langue qui avait plus d’envergure à l’époque.

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Mlle Éliane Bergeron
La Tuque
P. Q.
Co. Champlain
Canada

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[XX] jan. 1925.
Bonne traversée malgré temps mauvais et grosse mer. Ai la nostalgie de ma paroisse. Envoie-moi à Paris l'adresse de tes correspondantes. J'irai peut-être les voir.
Eug. Corbeil [ptre ?]



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